| Artcogitans.com Entretien de Evelyne Rogue avec Isabel Saij Question 1 : Évelyne Rogue : En regardant pour la première fois votre création mechanism 1, je n'ai pu m'empêcher de penser aux uvres de Kandinsky. Peut-on voir une influence de cet artiste dans votre pratique artistique ? Pourriez-vous nous dire quel(le)s sont les artistes qui ont marqué votre pratique artistique, et qui continuent de l'influencer peut-être encore aujourd'hui ? Isabel Saij : Il est possible que l'oeuvre de Kandinsky joue un rôle dans "mechanism 1" en particulier. On peut voir dans un certain sens des parallèles, si l'on considère l'usage de formes géométriques et de leurs combinaisons de couleurs, ces dernières créant en outre des pôles de lumière plus ou moins intense sur fond noir. Le tout semble flotter dans un espace dénué de tout repère et de limites. Mais si l'on considère chez lui l'aspect du "spirituel dans l'art", je m'en éloigne, en ce sens que ma préoccupation première était ici d'attirer l'attention sur cette machine tout à la fois abstraite et attrayante, que l'on peut de surcroît déplacer, avec laquelle on peut jouer, mais qui, bien malgré-nous, revient toujours à sa position initiale, dans ce système sur lequel nous n'avons aucune prise. Et le son des pistons ou turbines, ou bien un autre encore, à chacun d'entendre ce qu'il veut... souligne ce caractère implacable. Je pourrais en revanche mentionner Tinguely. Après coup. Je n'y ai pas pensé en travaillant à "mechanism 1", mais là n'est peut-être pas l'important. Son monde est fait de roues et d'engrenages, de toutes sortes de pièces mécaniques de bois et de métal, et qui se meuvent dans un système redondant, ensemble aux éléments inter-agissant, grinçant à différents stades de viellissement, dans ces tonalités de sons ferrailleux. La liste des artistes qui ont joué ou qui jouent actuellement un rôle n'est pas exhaustive, mais très éclectique. Je peux citer par exemple, pendant mes premières années d'étude : Gilles Aillaud (pour sa vue fragmentée et résolument parcellaire de l'animal que l'on donne à voir), Monory (et ses espaces bleutés, aseptisés, dans les "frames" d'un déroulement), Vostell (dans ses installations hétéroclites aux mécanismes inattendus), La vague de l'hyperréalisme américain (dans ses représentations froides, factices et démesurées du détail photographique mono-objectif - Chuck Close -, ou des personnages qui dérangent, comme la ménagère avec son caddie ou les clochards qui m'ont fait sursauter au sens propre de réalisme - Duane Hanson -). L'art cinétique, dans un tout autre registre, m'a intéressée, que ce soit le travail d'un Agam, d'un Cruz-Diez, d'un Soto, dans l'agencement des couleurs et formes exigeant du regardeur son déplacement pour se donner à voir sous tous "ses angles". Les formes sous plexiglas de Heinz Mack, rotatives de métal, les jeux de mots - sous verre dépoli - de Marc Adrian, ami autrichien avec qui j'ai souvent parlé, de cela comme de son oeuvre filmique jouant d' éléments plastiques tout en y intégrant une visée structuraliste. Il a fait partie de lexposition du groupe zéro III à Düsseldorf, tout comme Günther Uecker. Ce dernier m'intéresse sous divers aspects : travail de la lumière, séries de clous, oeuvres aux matériaux divers, du bois au sable, etc. Anselm Kiefer et Dieter Roth m'ont également marquée, le premier pour ses réalisations immenses, noires, anthracite, sales, accumulant le déchet que l'on retrouve chez le deuxième dans cet enchevêtrement chaotique du tout récupéré, dédale où l'on déambule, au milieu de ces échaffaudages. Peut-être aurait-il souffert, s'il n'en avait pas fait son oeuvre, du syndrôme des "messies", nom désignant (en allemand tout au moins) les personnes incapables se défaire de rien de ce qui les entoure et qui croulent lentement sous les immondices accumulés dans des appartements poubelles... Il me faut citer bien-sûr Dubuffet pour qui j'ai un intérêt particulier, ou encore Karl Fred Dahmen. J'ai beaucoup travaillé moi-même avec les matériaux les plus divers : ciment, sable, béton, goudron, latex, gravier, bois, morceaux de caisses, café et filtres, miel, bouts de métal, gels acryliques de toute consistance, papier, carton, papier mâché, etc... Ma préoccupation allait à l'accumulation de couches de divers matériaux, en jouant sur leurs propriétés, couvrance, transparence, en procédant par grattage, déchirement, coulures, dans le souci constant de ne pas faire un travail propre mais spontané, vivant, sali, avec ses traces et accidents. Je voudrais ici citer mon directeur de thèse, Jean Laude, qui répétait souvent une idée qui lui était chère et à laquelle je souscris complètement, à savoir qu'il ne s'agit pas d'influence mais d'emprunt d'un artiste à un autre, quand il s'agit de refaire le bout du chemin d'un autre, étape correspondant nécessairement à une disposition propre, personnelle, à un moment donné. Il m'est arrivé aussi de découvrir une phase créative que j'ignorais chez certains, après avoir moi-même emprunté un chemin présentant des similitudes. J'aimerais citer encore les encres de Michaux, Emil Schumacher ( et autre informels), dont les créations m'ont invitée à plus de relaxation. La peinture de Maria Lassnig, dans sa manière tout à fait personnelle de se projeter corporellement sur la toile présente un champ très particulier de l'exploration mentale. Les artistes de Gugging, peintres et dessinateurs schizophrènes vivant en milieu psychiatrique près de Vienne-Klosterneuburg (et sur lesquels Navratil a beaucoup écrit), représentent également une voie passionnante du dit, non-dit, donné à voir ou pas, de la censure et de l'autocensure, de la mesure et de la démesure. L' actionniste viennois Schwarzkogler, les mises en scène de Nitsch, les diverses expériences de Valie Export dans son engagement politique sont également pour moi autant de sujets de réflexion. Il faut que je précise toutefois que mon expérience viennoise ne se "réduit" pas aux arts visuels, il me faut évoquer par exemple la littérature, depuis Kafka qui, bien que Tchèque, avait si bien décrit l' atmosphère de la double monarchie, l'aspect insaisissable et inquiétant, absurde et incompréhensible de ce (ces) pays d'europe centrale. Cette impression demeure, malgré la "Gemütlichkeit" ( mot impossible à traduire, sorte de confort douillet et tranquille dans lequel on aime à s'envelopper). Leo Perutz livre lui aussi dans des écrits à énigmes très étranges un sentiment mélé de non-sens et de flou. La confusion est partout, et mène à la déstabilisation, à l'angoisse et au trouble. Heimito von Doderer conçoit ses livres comme d'immenses champs d'expérimentation, peuplés d'une multitude de personnages qui, à un moment donné, se croisent. Une scène, un scénario, un laboratoire... Je mentionne encore Karl Kraus, terrible dénonciateur de cette société du faux-semblant, et dont les portraits au vitriol étaient redoutés, tout comme l'ont été par la suite les charges d'un Thomas Bernhard ou d'une Elfriede Jelinek.. Les critiques sociales et politiques de ces auteurs s'attachent au microcosme insupportable de l'étroitesse d'esprit. Il faut d'ailleurs noter que Bernhard a exigé par testament qu'aucune de ses pièces de théâtre ne soit jouée en Autriche après sa mort, et ceci durant 50 ans ! Quant à Jelinek, elle a voulu émigrer après l'arrivée du parti de Haider au pouvoir. Elle est restée, mais je l'ai souvent vue aux manifs du jeudi soir, lors de très longues marches inlassablement organisées à travers les rues de Vienne depuis qu'existe cette coalition de la honte !... Cette ville est un biotope de l'inconscient, des actions-réactions, et des actes manqués du changement... Freud est né au bon endroit, au bon moment. Aurait-il pu être Freud ailleurs... question sans réponse ?... Pour moi, non..Et ses livres, en dehors bien-sûr de leur portée psychologique immense, et même si l'on ne peut être d'accord avec certaines de ses théories, sont fort bien écrits et passionnants. Le fait de travailler aussi lontemps sur la scène artistique et culturelle de cette époque, et particulièment sur Klimt (maîtrise) et sur Schiele (thèse), et de vivre depuis 20 ans à Vienne laisse des empreintes très fortes. Ce long bain culturel a fait en outre que mes rêves (comme je l'ai évoqué dans l'interview pour Soundtoys.net) sont devenus bilingues, et l'assimilation d'une autre culture enrichit de manière profonde l'univers symbolique et sans doute aussi certains archétypes. Une chose encore, pour terminer : je voudrais reciter Dubuffet, et dautre tels que Klee ou Louise Bourgeois, par ex, car ces artistes ont exploré bien des directions de création. Cest un aspect que je revendique moi-même. Rien ne mennuie davantage que la production systématique et répétée, durant des années, voire toute une vie, dune oeuvre ou dune expression, comme si le fait de se donner à voir sous létiquette névrotique dune compulsion de répétition (Wiederholungszwang) était la condition absolue de lacte créateur vrai ! Adopter cette attitude et y faire croire me semble malhonnête. En ce qui me concerne, jai besoin tout au contraire dune liberté tous azimuts afin de pouvoir prendre une direction ou lautre, à un moment donné, suivant les besoins de linstant. Pas de diktat, et pas denfermement. Seule loi sans doute, celle dune couche de linconscient qui affleure et me pousse avec nécessité (nécessité intérieure... pour rejoindre à nouveau Kandinsky), et plaisir éventuellement, suivant létape du processus créatif. Question 2 : Évelyne Rogue : Que pensez-vous de la manière dont Roy Ascott envisage les attitudes possibles de l'artiste face au progrès et même à un surgissement possible de l'esprit de la cybernétique dans notre monde : "L'artiste a deux attitudes possibles : être entraîné semi-conscient dans le courant des événements avec pour conséquence son amertume et son hostilité ; ou vivre avec son temps, le façonner et le développer en comprenant ses caractéristiques sous-jacentes" ? Isabel Saij : Lorsqu'un artiste refuse de voir, de se rendre compte et de reconnaître que le monde est en perpétuel changement, il va stagner, faire du sur-place, et prendre, comme le dit R.A., une position d'amertume et d'hostilité, opposée à toute forme d'expression artistique nouvelle... Et l'art n'est pas une île au milieu de nulle part, mais vit dans son temps, tout au moins devrait-il le faire. En prenant cette attitude, en considérant le futur et le présent comme simples continuations du passé ( en dehors du fait, bien-entendu, que l'on construit sur ces acquis du passé, avec tout ce qu'il y a de réajustements et de ruptures, et sans retour en arrière), on pourrait en être resté à l'époque des cavernes... se faire "Amishes" des arts et de la culture. Nous vivons actuellement une révolution comparable à l'avènement de l'imprimerie, l'invention de l'ampoule électrique, du téléphone, des moyens de transport du 20ème siècle, etc... N'oublions pas que bibliothèques et musées, toutes les institutions ayant à archiver livres, pièces et oeuvres du passé comme du présent, pensent non seulement au présent, mais de plus en plus au futur, considérant cette rapide avancée technologique liée à l'informatique comme une chance immense permettant de véhiculer en temps réel les connaissances dans n'importe quel coin du globe (ou presque). Une prise de position passéiste est me semble t-il une prise de risque considérable de la part de ceux qui voudraient justement l'éviter... L'avancée technologique est inexorable et modifiera de plus en plus tous les aspects de la société. Son refus poussera peut-être l'artiste-peintre par exemple, à n'être plus que cette image d'Epinal de lartiste doux-rêveur artisan reclu, avec pour tout contact sa toile support et ses couleurs. Comme le dit enfin RA, vivre avec son temps, sans aucun doute, aider à le façonner et le développer, de même. Mais de là à en comprendre les sous-jacences et toutes les composantes... Qui pourrait y prétendre... Vous pouvez critiquer, supposer, analyser, attaquer, donner votre point de vue de multiples manières, vous n'aurez jamais qu'une approche bien partielle des choses... A des questions innombrables, plus de réponses encore, essayons donc déjà de voir les choses de notre petit jardin, et ce sera beaucoup !.... Question 3 : Évelyne Rogue : Est-ce pour faire "plaisir" au spectateur ? Quel statut accordez-vous alors à cette dimension de plaisir que prend le public à participer à une création interactive et en comment définiriez-vous ce "plaisir" ? Isabel Saij : Dans un sens, oui, comme vous le décrivez, sûrement. Il est particulièrement important pour moi d'imaginer qu'un spectateur va éprouver du plaisir à regarder ma création. Cette notion de plaisir dans l'art est pour moi fondamentale, et je pense et ai toujours pensé, maintenant donc comme lors d'expositions que je préparais il y a quelques années, que le visiteur a un droit au plaisir au contact de l'oeuvre, et ceci sans y apposer la notion restrictive du visuel. Vous n'imaginez pas avec quelle intensité j'ai vécu ce soir de vernissage où une jeune aveugle est venue au bras de sa mère pour me demander si elle pouvait toucher les oeuvres pour les regarder... Elle a fait le tour de l'exposition en passant un long moment devant chaque travail, en discutant avec entrain, et j'ai bien remarqué à quel point elle y prenait plaisir. Pensez un instant à quelle frustration nous sommes sujets, dans un musée par exemple, lorsque nous lisons constamment ces pancartes et avertissements : " ne pas toucher", " ne pas s'approcher à moins de tant et tant de distance", au risque de déclencher la sonnette d'alarme et de se faire rappeler à l'ordre. J'en comprends en partie les raisons (problèmes de conservation et de sécurité), mais le raisonnement est parfois poussé à l'extrême et dans toutes ses conséquences ( je pense par exemple à l'Albertina à Vienne, tout au moins dans l'ancien bâtiment : toutes les oeuvres sur papier étaient des fac-similés, et les originaux soigneusement rangés dans des boîtes en carton... Quand vous le savez, une partie du charme tombe, et le plaisir aussi). L'art, qui devrait vous apporter un sentiment de liberté et de plaisir, ne vous est en fait présenté qu'avec un lot de contraintes et d'interdictions dictées par des institutions ressemblant plus à des églises ou à des temples. L'art a t-il quitté l'espace religieux de l'église depuis la renaissance ? peut-être pas... Le plaisir peut aussi venir du jeu des possibles dans linterprétation de loeuvre. Je peux là encore vous citer 2 exemples dinstallations (92) qui ont vivement piqué la curiosité du spectateur. D'abord linstallation de tortues en fibre de verre, dont l'une d'elles était immense et très réaliste. Toutes étaient dans la pénombre, sur un amas de terre, au milieu de caisses, lune delles en hibernation, et en arrière-plan une palissade en bois, et des peaux en latex accrochées ici et là. Il y avait un buffet spécialement conçu et préparé pour loccasion : légumes crus en tous genres dans des pots de fleurs en terre cuite... Le résultat a été que les gens ont pris mes tortues pour des vraies et les légumes pour des imitations... Cette déstabilisation était pour de nombreuses personnes exitante, le leurre était partout... Ce jeu incessant et la connivence qui en découle sont un vrai plaisir, pour le créateur comme pour le spectateur ! La deuxième installation était une pyramide en bois dans laquelle javais fait des trous afin de voir à lintérieur quelques (fausses) momies dinsectes éparpillées au milieu de jarres et doffrandes, le tout mystérieusement et sobrement éclairé. Javais travaillé avec de la résine, de la paille, du raphia, du sable, etc... pour donner à lensemble un aspect réaliste vieilli... les gens ont eu du mal à croire que cétait faux...Les spectateurs voyeurs ( les gens se sont précipités vers cet objet qui demblée donnait si peu à voir...) ont pris je crois beaucoup de plaisir dans ce jeu intellectuel allant de la perception et du discernement à linterprétation. Le plaisir que vous pouvez éprouver sur le net dépasse justement celui du simple "regardeur". Vous touchez, par l'intermédiaire de la souris certes, mais c'est vous qui l'actionnez, vous bougez le curseur, poussez, tirez.... découvrez... le visiteur du web est un chasseur, un prédateur. Il a trouvé une oeuvre, une proie. Il l'explore, l'examine, essaie d'en comprendre les ressorts, joue avec, d'une souris à l'autre ? Son territoire est aussi grand que l'immensité du réseau et aussi intime que son écran, dans l'espace fermé de sa pièce. Il est seul avec l'oeuvre, à l'abri du regard de l'autre, libre d'être voyeur, en toute impunité. Seul cet invisible lien le rattache peut-être à l'auteur de ce qu'il découvre... Question 4 : Évelyne Rogue : Le plaisir dans les créations du Net Art ne peut-être entendu au sens d'émotion esthétique provoquée par la contemplation du Beau, comme ce fut le cas jadis ; dès lors sur quoi selon vous repose l'émotion esthétique engendrée par créations vos créations, selon vous ? Isabel Saij : Emotion et plaisir sont dans ce cas, je pense, très étroitement liés. Il n'en va plus de la beauté et de sa contemplation au sens passif. Je veux dire par là regarder un tableau, un objet, une oeuvre, au sens restrictif de ne les voir qu'avec les yeux...sans réaliser souvent qu'étant visiteur de musée ou de galerie, les odeurs se mêlent : térébenthine, huile de lin, vernis, colle, et tous ces matériaux qui n'ont pas fini de sécher ou qui transportent tout simplement diverses odeurs minérales et chimiques. Je pense que le Net Art propose de nouvelles voies de perception d'une part, et la possibilité d'autre part de devenir toujours plus un spectateur actif. La perception du beau est une notion bien artificielle, dépendante, comme nous le savons, de notre milieu culturel, de notre environnement, de notre âge, de notre éducation, de nos intérêts , de nos goûts, et ce dans un mélange fort complexe. L'émotion esthétique découlera d'une subtile combinaison de ces critères, en une construction très subjective à laquelle sajoutera leffet de courants et de modes auxquels nous sommes tous soumis, avant d'en faire l'analyse critique pour les intégrer ou les refuser (mais le peut-on ou le veut-on réellement, et est-ce possible ?). Il se pourrait que les nouveaux-médias, et le Net Art en particulier, correspondent à une nouvelle voie de perception active, dans une articulation: - des sens : vue, ouïe, toucher ( je rêve d'oeuvres apportant le plaisir olfactif et celui du goût... par internet...attendons...) - de facultés intellectuelles permettant d'appréhender le sens de l'oeuvre qui fonctionne devant vous, dans quel sens elle se fait véhicule entre son créateur/sa créatrice et vous, et d'en saisir en outre le message ou tout au moins une part. - de réminiscences ou réactions du cerveau reptilien. Peur, instinct d'auto-conservation, instinct de tueur. Nous sommes dans un espace inconnu, sans repères, dans un monde hostile, peut-être, et notre ordinateur est une étrange bête douée de vie propre.... Si vous commettez une erreur, cela peut être dangereux, ou naura aucune conséquence... C'est imprévisible... Et nous devons survivre, C'est inscrit dans nos gènes. Une part de notre plaisir se mêle à nos instincts : aux aguêts, nous bondissons, nous attrapons et nous tuons... en toute impunité. Peut-être pourrions-nous comparer cette façon de vivre ces pulsions "asociales" de manière ludique avec nos rêves tellement indispensables au travail des pulsions comme des émotions. Question 5 : Évelyne Rogue : Louis Dandrel, lors d'une récente conférence donnée à Paris dans le cadre de l'Université de tous les Savoirs, disait que "Si la musique est l'art le plus commun, elle est aussi l'art le plus réactif au milieu physique et aux humeurs de la société par sa fusion originelle avec la vie. Elle révèle, imite ou s'oppose". Dans votre animation major-domo, on retrouve une certaine atmosphère du monde "technologique". Aussi, est-ce qu'en construisant votre animation de cette manière afin de faire réfléchir le public sur la domotique, entre autres, vous pensez, un peu de la même manière que ce musicien, spécialiste sonore, que la question du son est indissociable de toute architecture, comme celle de la lumière d'ailleurs ? Isabel Saij : Bien-sûr. Les sons jouent un rôle déterminant dans cette architecture, et la lumière aussi, car elle façonne l'image en 3 dimensions, lui est nécessairement associée, et contribue en outre à créer tout comme le son l' atmosphère, ainsi que toute cette palette d'émotions associées aux réflexions qui sen suivent. J'aimerais ajouter ici une petite parenthèse, à savoir l'intérêt que je porte en général aux percussionnistes ou au bruitage, dans cette utilisation des matériaux les plus divers. La production et l'enregistrement du son d'un objet ne sont pas toujours en corrélation avec l'utilisation future qui en sera faite. C'est fascinant et déconcertant ! La musique concrète, le free Jazz le plus débridé comme les accents de folie d'un "Pierrot Lunaire" correspondent à des aspects de moi-même et m'inspirent. Sur la première image, le robot va ici et là, de ces gestes automatisés, carrés, sans but, sans tâche assignée peut-être, ou sans contrôle, de près ou à distance. Il semble pourtant programmé pour couvrir l'espace dans un système qui nous échappe, un espace illimité, sorte de vacuité. Les lumières et les spots suivent sa démarche mécanique, opiniâtre, incompréhensible, et l'obscurité souligne paradoxalement et symboliquement l'esquisse de nos limites invisibles, quelque part dans le noir. Major-Domo est bien seul, et il semble perdu, dans ce "one-thing show" sans aucune sorte de présence. Nous sommes ses seuls spectateurs, spect-acteurs de par notre propre projection émotionelle dans la scène. Ses cris sont les nôtres. Cliquons encore une fois, et une fois...cette promenade incessante et toujours répétée, absurde et dérisoire, c'est la nôtre. Les sons des rollovers sont ceux de la vie quotidienne. Ils nous sont familiers. Notons cependant les bruits de la communication et du contrôle. Cette petite voix, au téléphone, pourrait être celle d'un enfant. Ce petit robot pourrait être le nôtre, le vôtre, ou pourquoi pas vous ou moi. Cette petite voix est mignonne ou amusante. Elle pourrait être l'image de notre régression. Notre enfant, notre animal de compagnie. Ce qui nous est fidèlement attaché. Que savons-nous exactement de cette petite chose, de ce "mécanisme" programmé pour notre confort, pour notre plaisir, pour nous faciliter la vie et nous donner le loisir... des loisirs ? M-D prend en charge tout ce qui nous ennuie, les tâches ménagères, domestiques, et bien plus. Qui l'a programmé, comment, pourquoi ? Et si c'était un piège... Est-ce que vous avez remarqué les ondes et les interférences ? D'où viennent-elles ? Est-ce que cette chose démodée devenue pièce de musée a cessé d'être dangereuse ?. L'a t-elle jamais été ? Cet objet du futur est objet du passé. Quelle a été sa durée de vie, par rapport à quoi, pour qui, et pourquoi...M-D grince dans sa vitrine, ridicule et dérisoire, attendrissant ? Qu'en est-il de nous qui pensons au futur, au progrès, à la science avec fierté et certitude... Et qu'y a-t-il derrière ? Question 6 : Évelyne Rogue : Etes-vous d'accord avec J. Baudrillard, au-delà de la simple prise en considération de la domotique, dont rend compte major-domo, pour dire que "si les hommes rêves de machines originales et géniales, c'est qu'ils désespèrent de leur originalité, ou qu'ils préfèrent s'en dessaisir et en jouir par machines interposées. Car ce qu'offrent ces machines, c'est le spectacle de la pensée, et les hommes, en les manipulant, s'adonnent au spectacle de la pensée plus qu'à la pensée elle-même" ? Isabel Saij : Les êtres humains rêvent et ont toujours rêvé des machines les plus diverses, et je ne sais pas si l'on peut seulement dire qu'ils n'ont pas l'espoir d'une originalité. Je crois qu'ils s'érmerveillent de la capacité du cerveau humain et de ce qu'il peut concevoir. Il y a là délégation tacite et nécessaire aux meilleurs penseurs, scientifiques, ingénieurs et techniciens, en résumé aux experts ( mot qui, ce n'est pas un hasard, est très en vogue )... à ceux qui seront chargés de mener à bien la conversion de ces rêves, de ces embryons de pensées inachevées que nous avons tous, de ces archétypes du futur en quelque sorte. Parler de science sans lui post-poser la fiction, en faire un tout cohérent et une mise en forme, tel est sans doute un désir commun à tous. Les gens ont besoin de concrétisation. Ils manient ensuite l'objet, se l'approprient ou s'en emparent comme d'une parcelle du patrimoine humain. Ils ont ainsi des guides, des repères, des références. J'aimerais, d'une autre manière, faire mention de la religion et de son imagerie, des représentations de Dieu, des saints, etc... Si l'on considère la frange de la population la moins chanceuse, celle n'ayant pas (ou peu) reçu d'enseignement scolaire, elle compensera souvent son manque de capacité à manier le concept abstrait ou à concevoir une religion dépouillée, philosophique, méditative, par une profusion de représentations imagées. Elle multipliera miracles et lieux de pélérinage, afin de se fabriquer des repères, d'accumuler les preuves dont elle rêve, et de corroborer ainsi l'existence d'un Dieu qui a son tour deviendra porteur de sens. Je souhaiterais ajouter par ailleurs que la ligne de partage entre créateur et non-créateur ne peut se situer en-deçà et au-delà des disciplines artistiques stricto sensu. Leonard De Vinci est un bel exemple pluridisciplinaire du créateur et de l'inventeur visionnaire, dont certaines des machines ont été récemment réalisées afin d'en prouver l'efficacité technique. Les formes de la pensée créatrice sont multiples et transdisciplinaires et relèvent très vraisemblablement de processus assez similaires, dans létat initial de la conception tout au moins. Question 7 : Évelyne Rogue : Nous savons tous que le vocable « robot » na pris son sens moderne quau XXè siècle sous linfluence de Karel Capek, désignant ainsi des automates mécaniques. Quelle définition donneriez-vous aujourd'hui de ce terme ? Isabel Saij : Science sans conscience n'étant que ruine de l'âme, le savoir accumulé au cours des siècles ne sert à rien, s'il n'est tempéré par le recul intellectuel, l'analyse, la définition de limites nécessaires au delà desquelles les découvertes, en soi remarquables (l'atome, le génôme par ex.) sont détournées et réutilisées à des fins critiquables voire inavouables par des gens sans scrupules. Le robot, privé de vie et de conscience propre, pur produit de l'intelligence humaine, suit bien évidemment le cours dudit progrès. Il se transforme et ressemble de plus en plus à l'image de son Pygmalion et de son environnement. Les définitions du nouveau robot sont multiples et les contours en sont flous. Le robot automate mécanique s'enrichit d'une programmation électronique de plus en plus sophistiquée, prend des formes animales ou humaines et se voit de surcroît doué d'affects simulés et subtilement orchestrés. Le robot est également chargé de tâches et de missions diverses, dans le domaine industriel, spatial, médical, etc... Programmé, guidé, téléguidé, anthropomorphe ou non, il fait de plus en plus partie de notre paysage visuel, acoustique, virtuel (robot moteur de recherche, robot sympa, serveur des listes de diffusion). Ce robot là d'ailleurs est bien éduqué, et reflète souvent les traits et aspects les plus flatteurs de ce que devrait être lhumain, respectant par exemple les codes de la bienséance... Il vous répond avec diligence pour vous informer de lenregistrement de votre formulaire, et il répond toujours aux emails... Le robot froid auquel on a tendance à penser pourrait bien lentement correspondre à son concepteur, ou à quelque utilisateur... L'"être" privé d'"humain", le nouvel automate mécanique ? Question 8 : Évelyne Rogue : Pensez-vous que les arts puissent influencer lorientation à venir de la robotique ainsi que de la télérobotique ? En quels termes ? Et dans quelle mesure ? Isabel Saij : J'imagine fort bien une collaboration fructueuse entre concepteurs de diverses branches, qu'ils soient scientifiques, techniciens, informaticiens, ou créateurs issus d'une branche artistique. Tous les esprits inventifs peuvent se rejoindre dans l'élaboration d'un projet : apport d'idées originales, mise en place, élaboration au fil des étapes jusqu'à l'"oeuvre" finie. Moins glorieux... le rôle des arts, comme de la psychologie d'ailleurs, dans le marketing : manière d'influer sur le "produit" consommable en se faisant manipulateur d'émotions à des fins mercantiles. Pensons à l'exploitation de la forme ronde ou ovoïde, synonyme de douceur, de confort, symbole ô combien subtil de la féminité ou de la régression foetale. Ce rôle existe déjà depuis longtemps dans tous les domaines industriels, mais qu'en sera-t-il de l'art appliqué à la robotique ou à la télérobotique de série ? Esthétique au service des multinationales par le truchement du goût éphémère "à saisir", sous peine de passer dans la catégorie des "never has been ou always has been de l'existence. A quand le robot trendy, in, relooké façon années 50/60/70, mega branché, must de chez must...signé, paraphé, en série limitée, numéroté, numérisé, et secrètement archivé... pour le bien de la communauté... ou en sommes-nous déjà là ? Diffusion : On website artcogitans.com you could find this works and another, go to http://www.artcogitans.com/Fr./NetArt.php © artcogitans.com. Tous droits réservés. |
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